14
Dans les entrailles de la terre
Madox avait dit vrai concernant le sentier que nous devions emprunter. La pente raide avait l’air de ne plus devoir finir et nous avancions au rythme des tortues. Les roches roulaient sous les sabots des chevaux, qui devaient redoubler d’efforts pour ne pas perdre pied. Depuis au moins une heure, nous cheminions entre une falaise escarpée et ce qui semblait être un précipice, mais j’avais l’impression que nous n’avions progressé que d’une cinquantaine de mètres. Les faibles rayons de lune étaient bien insuffisants pour nous permettre de voir où nous allions. Je me jurai, si nous nous en sortions vivants, de ne plus jamais suivre aveuglément toute personne chargée de me protéger.
— Est-ce que tu penses vraiment que quelqu’un, là-haut, a compris le message que Wandéline a envoyé par ravel ? demandai-je.
Ma nature peu ésotérique cherchait constamment à reprendre ses droits, peu encline à croire même si elle avait vu. J’étais pire que saint Thomas.
— Je n’ai aucun doute sur la capacité de cette femme à tenir ses promesses. Pour ce que j’en sais, plusieurs aimeraient bien qu’elle en oublie certaines.
— Et moi qui ai d’abord cru que tu ne la connaissais pas ! dis-je dans un souffle.
— Je n’ai jamais dit que je la connaissais.
Madox s’arrêta un instant pour m’expliquer.
— J’en ai beaucoup entendu parler, cependant, et pas toujours dans les termes les plus élogieux. Crois-moi, ce n’est pas des paysans ou des voyageurs qu’elle se cache au fond de sa forêt, mais plutôt des descendants de ceux qu’elle a trahis, à de multiples reprises, au cours des ans. Et sans l’ombre d’un remords ! Elle a ainsi causé la perte de plusieurs prétendants au trône d’Ulphydius, ce qui est une bonne chose pour notre monde, en fait, mais dangereux pour elle. Vois-tu, Wandéline est reconnue pour sa fâcheuse propension à changer de camp au fil des guerres, selon la puissance de l’un ou de l’autre. Les belligérants ont tendance à passer outre ses trahisons répétées, à chaque nouvel affrontement, parce que ses pouvoirs sont immenses et la compter parmi ses alliés est un atout incomparable. De toute façon, si d’aucuns s’avisaient de lui garder rancune, elle se tournerait nécessairement vers le camp adverse. Il vaut donc mieux lui pardonner, au cas où. Il semble toutefois, comme elle l’a elle-même mentionné, qu’elle se soit définitivement rangée…
— Mais les hommes devaient toujours craindre qu’elle ne change soudain de clan au beau milieu des affrontements.
— C’est vrai. Ils étaient néanmoins convaincus que le risque en valait la peine. Tu sais, le passé leur donne pratiquement toujours raison. Le problème consistait plutôt à savoir à quel moment elle risquait de déserter, afin de prévenir la défaite. Wandéline demandait une stratégie de guerre à elle seule, pour s’assurer de son allégeance.
Madox se remit en marche, mais je lui posai tout de même la question qui m’était venue aux lèvres.
— Je croyais qu’il n’y avait eu que deux grandes guerres : celle de Darius et d’Ulphydius, puis les rêves de gloire de Mévérick.
Avec un soupir, Madox arrêta à nouveau son cheval sous le pâle clair de lune.
— Il n’y en a eu que deux qui ont réellement marqué notre histoire, mais notre passé est parsemé de petits conflits, plus ou moins longs. Il y en a au moins un par nouvelle génération de descendants, parfois davantage. Certains hommes sont plus tenaces que d’autres dans la poursuite de leur rêve.
— Alors comment se fait-il que les populations aient oublié de larges pans de leur histoire de même que l’existence des autres mondes, s’il y a tant d’affrontements pour le leur rappeler ? lui demandai-je, insensible à son envie de reprendre la route. J’avoue qu’il m’est difficile de croire que les gens ont la mémoire si courte.
— Depuis quelques siècles, les combats se déroulent pratiquement toujours dans les Terres Intérieures. Comme tu dois maintenant le savoir, le peu de population qui reste n’occupe qu’une mince bande de terre en bordure des mers. Même si quelqu’un assistait à un affrontement, il ne survivrait pas suffisamment longtemps pour le raconter puisque la route est longue entre les champs de bataille et la civilisation. Quant aux instigateurs des combats, ils préfèrent se faire discrets lorsqu’ils sont sur les terres qu’ils possèdent dans les régions habitées.
— Pourquoi ?
Le cheval de mon compagnon piaffa, signifiant son impatience à rester ainsi immobile dans une noirceur quasi totale.
Je perçus le mouvement de Madox pour l’apaiser. Il me répondit par la suite.
— Parce que ce ne sont pas de grandes armées qui s’affrontent, mais de petits groupes d’une centaine d’individus à la fois, et que les guerriers sont difficiles à recruter. Les paysans ont beau ne pas se souvenir exactement pourquoi ils sont si peu nombreux, ils ne veulent surtout pas que leur nombre s’amenuise davantage en perdant leurs fils pour une quête de gloire et de richesse absurde à leurs yeux. Tous sont aujourd’hui persuadés que ces histoires de trônes, de Sages, de magie et de sorciers ne sont que légendes. Par contre, ils savent que les Terres Intérieures sont sauvages et dangereuses. Nul ne veut voir partir une relève qui ne reviendrait sans doute jamais. Comme les sorciers sont devenus plutôt rares au fil des siècles, les descendants de Mévérick n’ont plus guère d’alliés pour les aider à convaincre, par la force ou la magie, les populations récalcitrantes. Les règnes de terreur sont depuis longtemps choses du passé. Est-ce que tu me suis toujours ?
— Avec peine, mais je saisis l’essentiel.
Madox reprit son ascension pour la énième fois. Il continua de parler tout en avançant.
— Il te faudra du temps pour tout assimiler. En fait de règne, il ne reste plus que celui de la Quintius, qui dissimule fort bien ses véritables intentions. C’est une sorte de…
Je l’interrompis.
— Je sais ce qu’est la Quintius. Meagan m’en a parlé en me résumant la situation. Zevin m’en a aussi glissé un mot lorsqu’il s’est occupé de mes yeux.
Madox arrêta brusquement sa monture pour se tourner vers moi.
— Je croyais que c’était Alix qui t’avait dressé un portrait de la situation. C’est ce qu’il était chargé de faire compte tenu de ton ignorance concernant l’histoire de notre monde. Il…
— Notre rencontre ne s’est certainement pas déroulée comme il le prévoyait. Tu dois savoir que sa position de Cyldias vis-à-vis de moi est loin de le rendre heureux, mais je serais bien en peine de te dire pourquoi. Je ne comprends pas grand-chose à cette affaire et il s’est bien gardé de me donner des explications. En fait, il s’est contenté de me reprocher mon existence…
Je m’arrêtai, soudain mal à l’aise. Mes rapports avec Alexis étaient un aspect que je détestais aborder parce qu’il comportait trop d’éléments que je ne maîtrisais pas, de non-dits et de sous-entendus.
— Je vois…, me répondit Madox, un sourire dans la voix. Du moment que cette lacune a été comblée…
Il poursuivit l’ascension et je m’empressai de ramener la conversation vers un sujet moins délicat.
— Mais alors, qui compose les armées s’il n’y a pratiquement plus d’hommes en leur sein ?
Madox soupira bruyamment avant de tenter d’éclaircir ce point.
— C’est là que les Filles de Lune interviennent et l’une des raisons pour lesquelles elles sont si recherchées. Il n’y a pas que les humains qui rêvent de contrôler la Terre des Anciens. Dans chacun des mondes, il y a de fortes têtes qui, contrairement au reste de la population, se souviennent très bien de leur histoire. Eux aussi aspirent à régner en maître et ne veulent surtout pas que les descendants de Mévérick les dépassent au fil d’arrivée. Il semble que chaque peuple désire désormais imposer sa suprématie sur les autres, contrairement au tout premier affrontement, où seule la race humaine voulait régner sans partage.
Je songeai par-devers moi que cette histoire n’avait décidément rien de bien original. À part le fait que je croyais, jusqu’à tout récemment, que seuls les humains avaient cette soif de domination. Je reportai mon attention sur Madox, tout en prenant garde de suivre la piste, un peu moins abrupte que tout à l’heure.
— Avec la disparition des mages et des sorciers, il ne reste que les Filles de Lune qui peuvent traverser d’un monde à l’autre et permettre à d’autres de le faire sans danger.
— Je croyais que je n’avais d’emprise que sur le passage dont ma lignée avait hérité.
Madox soupira à nouveau. Il devait commencer à en avoir assez de tout m’expliquer tandis que le temps nous pressait. Mais c’était plus fort que moi. Pour une fois que quelqu’un répondait à mes questions…
— Au tout début, c’était le cas puisque vous étiez souvent trois, quatre et même plus par famille à pouvoir surveiller un seul endroit. Au cours des années, vous avez été décimées par ceux qui rêvaient de gloire et souvent sacrifiées parce que vous refusiez de leur obéir. Rapidement, il ne resta que quelques-unes d’entre vous, traquées et incapables de perpétuer les lignées, faute de temps. Les dernières survivantes ont alors hérité, on ne sait comment, de la totalité des passages. Probablement pour empêcher qu’un peuple ait plus de chance qu’un autre d’asseoir sa domination. Malheureusement, il était déjà trop tard ; certaines lignées s’éteignirent tandis que les autres trouvèrent refuge dans les mondes en périphérie, scellant les passages derrière elles et incitant les peuples à l’oubli pour retrouver la paix.
Chaque fois que je croyais comprendre, des faits nouveaux venaient tout compliquer.
— Mais alors, il ne reste que les descendants de Mévérick dont il faut se débarrasser puisque les autres sont confinés chez eux. Non ?
— Ça aurait été vrai si tu avais traversé il y a une cinquantaine d’années, mais ce n’est plus le cas. Il semble que Mélijna ait trouvé le moyen de rouvrir certains passages… Tu as sans doute remarqué qu’elle avait des yeux très semblables aux tiens ?
— Difficile de ne pas le voir ! ricanai-je.
— Mélijna n’est pas une Fille de Lune assermentée. Malencontreusement, elle a su développer de nombreux dons, qu’elle utilise toujours à mauvais escient.
— Comme Wandéline autrefois ?
— Oui. À la différence que Wandéline est une Fille de Lune qui a été assermentée avant de perdre ses privilèges. Tu as aussi remarqué ses yeux, je suppose ?
— Je n’ai pas beaucoup de mérite. Il se trouve qu’on nous a dotées d’une caractéristique plutôt voyante pour des femmes qui devraient passer inaperçues, dis-je avec humeur.
Il éclata d’un rire qui se répercuta en écho durant quelques secondes.
— Force m’est d’admettre que les Sages auraient eu avantage à choisir un signe plus discret pour vous reconnaître… Mais n’oublie pas que tu as pu voir les yeux de Wandéline et de Mélijna parce qu’elles sont comme toi ; il y a belle lurette qu’elles ont appris à dissimuler ce détail gênant. Je ne suis même pas certain qu’Alejandre soit au courant que sa fidèle compagne est une descendante directe des Élues qu’il recherche avec autant d’acharnement.
Il avait repris son sérieux à l’évocation d’Alejandre. Je me demandai une fois de plus qui il était réellement pour en savoir autant dans ce monde d’ignorants…
— Si Mélijna peut desceller les passages, pourquoi me traquer dans ce cas ? insistai-je.
Je frappai mon front du plat de ma main avant de m’exclamer :
— Suis-je bête ! Parce que, n’étant pas acceptée dans nos rangs, il lui manque certains pouvoirs pour aller plus loin…
— En effet, approuva Madox. De plus, s’il est vrai que les passages sont désormais ouverts à tout venant, il reste que ce tour de force a été réalisé à partir des caves du château. Il faut encore les localiser, puisque leur position sont depuis toujours gardées secrètes par les véritables Filles de Lune et…
— Mais je n’ai aucune idée de la position des autres passages ! m’écriai-je.
— Laisse-moi finir, s’il te plaît. Je disais donc que les emplacements des passages sont normalement inconnus du commun des mortels. Par contre, trois sont aujourd’hui recensés : un qui conduit à Elfré, un autre à Golia et le dernier, qui est celui par lequel tu es venue jusqu’ici. Je crains que Wandéline ait raison : le jour est proche où quelqu’un trouvera le moyen de se passer de vos services pour traverser.
Une question me taraudait.
— Pourquoi le passage par lequel je suis arrivée est-il si visible ?
Je pus voir distinctement la tristesse sur son visage, sous les rares rayons de lune, quand il me murmura :
— Parce qu’il est maudit, au même titre que ta lignée…
Les chevaux se mirent soudain à s’agiter, mettant un terme à notre conversation. Nous étions vraisemblablement arrivés à destination.
Devant moi, une lampe brillait, à un peu moins d’un mètre du sol, mais ce qui attira davantage mon attention, c’était le petit être étrange qui la tenait à bout de bras. Même sous la faible lumière, je pouvais jurer que je n’avais jamais rien vu d’aussi laid, pas même au château des Canac ! Sa tête, chauve et difforme, semblait trop grosse pour son corps. Je ne distinguais rien de son visage, mais j’hésitais entre la crasse et la noirceur pour expliquer ce fait. Si c’était ça un gnome, on était à des lieues de Blanche-Neige et les sept nains ! L’image que je me faisais de cette petite créature ne s’améliora guère lorsqu’elle ouvrit la bouche. Elle avait une petite voix nasillarde et grinçante qui me donna des frissons. Comme chaque fois en présence d’une langue étrangère, mon cerveau décrypta la conversation sans que j’aie besoin de fournir le moindre effort.
— Ils viennent tout juste d’arriver au pied de la montagne, nous allons devoir nous presser, annonça le gnome en s’adressant à Madox. Il faudra laisser vos montures ici, elles n’accepteront jamais de descendre avec vous. Prenez ce dont vous avez besoin dans vos sacoches avant que je ne soustraie ces bêtes à la vue de vos poursuivants.
Je ne voyais vraiment pas comment il comptait s’y prendre pour cacher deux chevaux, en pleine nuit, dans cet environnement rocailleux, mais je ne répliquai pas et récupérai mes deux sacs. Je me rapprochai ensuite de Madox, qui avait fait de même avec l’unique bagage qu’il possédait. Je préférais me tenir à distance du gnome. Ce dernier me jeta d’ailleurs un regard en coin qui, sous la lumière vacillante de sa lampe, ne me parut pas des plus amicaux. Il s’avança vers moi et me saisit la main droite, palpant la base de mes doigts un à un, comme s’il cherchait quelque chose. Puis il répéta le même manège avec la main gauche.
— Comment se fait-il qu’elle comprenne le langage de la terre sans l’anneau ? demanda-t-il à Madox, avec circonspection. Est-ce que c’est une…
— Oui et non… C’est une Élue…
J’aurais bien voulu savoir pourquoi Madox ne l’avait pas laissé finir sa phrase. Sa réponse sembla modifier l’opinion du gnome sur ma personne puisqu’il me regarda à nouveau, mais cette fois avec un mélange d’animosité et de curiosité. Puis il marmonna : « Comme si on avait besoin de plus d’ennuis ! » avant de reporter son attention sur les chevaux que Madox tenait par la bride. Il se rapprocha d’eux, jusqu’à ce qu’il puisse les toucher, et j’entendis comme un grésillement. Quelques secondes plus tard, à l’endroit même où se tenait ma jument un instant auparavant, je ne distinguais plus qu’un très gros rocher aux formes rappelant vaguement un animal. Je constatai que l’étalon de Madox avait subi le même sort et me dis soudain que les paysans avaient toutes les raisons du monde de fuir l’intérieur des terres, de même que les montagnes.
— Maintenant, suivez-moi ! ordonna notre hôte d’un ton bourru. Et tâchez de regarder où vous mettez les pieds, ajouta-t-il à mon adresse.
Je ravalai une réplique cinglante. J’éprouvais une antipathie grandissante à son égard. J’espérais seulement ne pas avoir à le fréquenter trop longtemps.
Nous montâmes encore pendant une dizaine de minutes avant de nous arrêter dans un cul-de-sac. Je devinais une paroi lisse et abrupte devant nous. Nulle trace d’un passage. J’attendis en silence pendant quelques instants. Madox s’était adossé au roc, sur la gauche, et avait croisé les bras sur sa poitrine tandis que notre guide scrutait le sentier par lequel nous étions arrivés.
— Est-ce que je pourrais savoir…
Aussitôt, Fénon siffla un « Taisez-vous donc ! » entre ses dents serrées. Je me tournai vers Madox, mais ce dernier fouillait lui aussi l’obscurité en contrebas. Nous vîmes bientôt une lueur, puis une deuxième, crever l’obscurité au pied de la montagne. Je sentis la peur me gagner sournoisement. Nos poursuivants ne tarderaient pas à nous rejoindre. Nous n’avions nulle part où aller et nous ne pouvions pas rebrousser chemin. Je ne dis rien, cependant, de crainte de m’attirer les foudres de l’irascible petite créature.
Un bruit mat se fit soudain entendre derrière nous. Je fis volte-face et réprimai un hoquet de surprise. Le mur de roc pivotait sur lui-même, comme s’il avait des charnières, et laissait entrevoir un tunnel étroit dans lequel s’engouffrèrent le nain et notre source lumineuse. Sans un mot, Madox le suivit et je n’eus d’autre choix que de leur emboîter le pas. Je n’avais pas du tout envie de me retrouver seule sur ce promontoire rocheux, à la merci de ceux qui montaient à notre rencontre. À peine avais-je mis le pied à l’intérieur que je perçus le même son caractéristique, accompagné d’un déplacement d’air. Je me retournai juste à temps pour voir la porte se refermer. Impossible de faire demi-tour, maintenant. L’espace d’une fraction de seconde, la frayeur s’empara de moi comme si je venais d’entendre claquer la porte de mon propre tombeau. Je dus faire un immense effort pour me montrer rationnelle dans cette situation qui ne l’était pas du tout. Poussant un soupir résigné, j’empruntai la même direction que Fénon et Madox.
Je regardai autour de moi avec appréhension. Je m’attendais à une absence totale de lumière, mais j’eus l’agréable surprise de constater que le couloir qui s’ouvrait devant moi était faiblement éclairé, sur toute sa longueur. Les parois scintillaient doucement, comme si une partie de la pierre qui les composait était phosphorescente. L’air ambiant était frais et empreint d’humidité. Je rejoignis Fénon et mon compagnon une dizaine de mètres plus loin.
— Je vous conduis directement à Phénor, puisqu’il est le seul autorisé à prendre les décisions vous concernant.
— Il est toujours vivant ? s’étonna Madox.
— Oui, et plus déterminé que jamais à mettre un terme à l’alliance qui l’unit aux humains de ton espèce. Inutile de vous dire que votre présence ne déclenchera pas l’enthousiasme dans la communauté.
— Dans ce cas, pourquoi nous avoir soustraits à nos poursuivants ? demanda mon compagnon avec justesse.
— Parce que la requête venait de Wandéline et que Phénor n’a pas envie de s’en faire une ennemie, malgré leur divergence d’opinion concernant ceux qui devraient gouverner la Terre des Anciens. Mieux vaut parfois se résoudre à certains sacrifices plutôt que de se retrouver en conflit avec des êtres plus puissants que soi. D’un autre côté, il arrive qu’un service en attire un autre…
— À ce que je sache, l’opinion de Wandéline concernant la gouvernance de notre monde a tendance à se modifier au gré du temps et des gens qui la revendiquent, souligna Madox, sarcastique.
Fénon émit un ricanement teinté de mépris. Wandéline était crainte, certes, mais pas aimée.
— Malheureusement, nous ne le savons que trop, crachota le nain d’un ton amer.
Plus personne ne parla pendant le trajet qui nous conduisit dans les entrailles de la montagne. Nous atteignîmes finalement une enfilade de vastes grottes naturelles d’une beauté à couper le souffle. Des stalactites et des stalagmites de taille impressionnante donnaient au décor une allure surréaliste. Une multitude de niches avaient été aménagées à différents niveaux dans les parois. Notre arrivée s’ébruita rapidement et amena toute une série de têtes, aussi laides que celle de Fénon, à apparaître dans les ouvertures. Certaines se montraient curieuses, d’autres incertaines, mais la plupart affichait un air franchement hostile. Fénon avait dit vrai : nous n’étions pas les bienvenus dans leur monde souterrain.
Ce dernier nous guida jusqu’à une pièce située à l’écart. De la taille d’un amphithéâtre, elle était vide à l’exception d’un siège sculpté à même le mur du fond ; une dizaine de marches y menaient. Assis bien droit sur ce trône d’un autre âge, un gnome nous fixait d’un œil mauvais. Il semblait beaucoup plus vieux que tous ceux que nous avions croisés jusqu’ici. Il avait une très longue barbe grise et sale, mais pas un poil sur le crâne, ce qui lui donnait un air plus renfrogné encore – si c’était possible. Fénon nous précéda jusqu’au pied de l’estrade ; sans même faire les présentations, il nous laissa seuls avec l’inquiétant personnage. Madox posa un genou par terre et baissa la tête, attendant probablement que le gnome daigne lui adresser la parole. Indifférent à mon compagnon, l’aîné me fixait intensément, comme s’il voulait se faire une opinion avant même de me connaître. Il m’inspecta des pieds à la tête, sans la moindre gêne. Je calquai mon comportement sur le sien et le détaillai sans vergogne. Exercice aussi vain que désagréable…
— Pourquoi n’avons-nous pas su, avant votre apparition subite, qu’il restait plus d’une héritière toujours vivante en ce monde ? Je croyais pourtant avoir été clair lors de mon dernier entretien avec Uleric. Si…
Sa voix, dure et grave, ne recelait pas la moindre parcelle de sympathie à notre égard ; je sentais la colère vibrer en lui. Avions-nous échappé à une menace pour foncer tête première dans une autre, tout aussi dangereuse pour moi ? Madox intervint avant que le repoussant dirigeant des gnomes ne s’enflamme.
— Naïla n’est revenue que très récemment d’un long voyage dans le monde de Brume. Nous ne pouvions malheureusement pas prévoir ce retour. Je me permets donc de vous transmettre nos plus sincères excuses de la part d’Uleric…
Il n’y avait ni repentir ni sincérité dans la voix de Madox, mais plutôt une pointe de sarcasme qui me fit hausser les sourcils. La créature s’esclaffa lugubrement, avant de répliquer d’un ton méprisant :
— Pas pu prévoir, hein ! Et dire que c’est supposément le plus grand mage qui reste dans ce monde en perdition.
Il cracha par terre, avant d’ajouter :
— Nous sommes tombés bien bas ! Sache, jeune homme, que je respecterai la parole donnée à Wandéline de vous accueillir, mais je ne le ferai que pour une nuit…
— Les hommes du sire de Canac nous attendront…
— Cesse de m’interrompre ou je te jure que tu ne quitteras pas cet endroit vivant, fils de mage ou pas ! Et je n’hésiterai pas à marchander l’Élue pour assurer la survie de mon peuple ou une alliance qui lui permettra de retrouver la place qui lui est due. Il me coûte énormément de ne pas saisir cette chance qui m’est offerte sur un plateau, aussi ne me tente pas outre mesure. J’attends depuis trop longtemps déjà et ma patience a ses limites.
La colère le rendait encore plus laid – ce qui n’était pas peu dire. Je lisais la détermination dans ses gros yeux globuleux et je ne doutai pas un instant qu’il puisse mettre ses menaces à exécution. Madox, toujours agenouillé, le regardait avec dégoût, mais ne semblait pas éprouver la moindre peur devant les mises en garde à peine voilées.
— Le problème, dit-il, dédaignant les avertissements de Phénor, c’est que malgré vos beaux discours, vous êtes pieds et poings liés. Je suis prêt à parier que Wandéline veille sur l’Élue et que vous ne ferez pas long feu si cette dernière venait à tomber entre de mauvaises mains…
Mon compagnon laissa délibérément sa phrase en suspens. Je vis la crainte traverser le regard du gnome, mais ce fut si bref que je me demandai si je n’avais pas tout simplement rêvé. Il reprit la parole, faisant des efforts considérables pour ne pas s’emporter de nouveau.
— Fénon vous conduira vers l’est, à travers la chaîne de montagnes, par les galeries intérieures. Vous ressortirez au grand air suffisamment loin d’ici pour avoir la possibilité de disparaître sans notre aide. C’est tout ce que je ferai pour vous. Vous devrez vous en contenter…
Il était clair qu’il ne le faisait pas de gaieté de cœur ; il en voulait à Madox de si bien connaître les contraintes avec lesquelles il devait composer. Pour sa part, mon ami s’était relevé et se dirigeait vers la sortie quand Phénor l’interpella :
— Contrairement à elle – il me désigna du menton –, tu ne dois la vie qu’à la bonté de Wandéline, qui croit ta présence nécessaire aux côtés de l’Élue. Quant à moi, je serais plutôt enclin à penser que ta disparition serait une excellente chose à bien des égards. Ne te retrouve plus sur mon chemin, car je n’aurai pas la même clémence à ton égard, petit-fils de Mathéo. Je n’ai pas oublié le crime de ton aïeul ni la promesse que je lui ai faite à cette occasion. Déûs ou pas, je finirai bien par te retrouver et, ce jour-là, tu payeras ton dû…
Je jetai un coup d’œil à Madox, mais il ne semblait pas plus ébranlé que tout à l’heure. Qu’avait bien pu faire son ancêtre pour que Phénor lui en veuille autant ? Au moins, je savais maintenant que son père était un mage, même si cette information m’avançait peu. Puis je me souvins que les mages étaient censés avoir tous disparu depuis bien longtemps. Rien n’était donc jamais clair dans ce monde ?
À la fin de l’entretien, deux gnomes femelles nous conduisirent dans une salle reculée pour la nuit. Nous étendîmes nos couvertures et nous nous allongeâmes, épuisés. Toutefois, en dépit de ma grande fatigue, je ne parvenais pas à trouver le sommeil ; les événements de la journée se déroulaient en boucle dans ma tête, des détails ressortant ici et là. Ceux-ci soulignaient à gros traits l’étendue de mon ignorance de ce monde, dans tous les domaines, et faisaient jaillir une multitude de questions sans réponse qui rejoignirent, une à une, la longue liste que je trimballais déjà dans mon cerveau surchargé. Certaines ressortaient davantage, comme le fait que Phénor éprouvait du ressentiment à l’égard de Madox et qu’il l’avait appelé Déûs. Je me souvenais très bien que Wandéline l’avait interpellé ainsi au cours de l’après-midi. J’avais voulu demander à mon compagnon ce que cela signifiait, mais je n’en avais pas eu le temps. Sitôt couché, il m’avait souhaité bonne nuit, tout sourire malgré notre éreintante journée. Je m’endormis beaucoup plus tard que lui. Les cauchemars ne tardèrent pas à venir me hanter, fidèles à leur habitude…